Hola chicos,
Aujourd'hui, on a décidé de vous faire un petit portrait de notre environnement à Serena, village qui frôle à peine l'Amazone et qui n’est pourtant pas épargné des humeurs tapageuses du poumon de la terre.
Ici, tout ce qui nous entoure est «naturellement» contre nous. Car même dans notre petite jungle tranquille et contrôlée, chercher à vivre « en union » avec la nature, c'est aussi facile que de vivre dans une bulle de savon. L’humain ne devrait simplement pas être ici. C'est à se demander qu'est-ce que les premiers habitants de l'Amazone ont bien pu penser.
Il faut donc sortir une réserve supplémentaire de modestie et être prêt à accepter que nous ne sommes rien de plus que des invités chez une très grande famille de prédateurs.
Ainsi, que ce soit les animaux, la pluie, les plantes ou la chaleur ; tout ici nous rappelle à l’ordre et à la raison : sur cette planète, nous sommes petits, si petits que nous n'arrivons même pas à nous contrôler nous mêmes.
C’est particulièrement saisissant, voire même vivifiant de se sentir aussi fragile, de se savoir à la merci d'une planète aussi nue qu'à sa naissance, d'avoir à craindre davantage les humeurs de la forêt que celles de ceux qui s'en arrachent les titres de propriété.
Par exemple, il pleut souvent ici. Parfois, c’est passager, d’autre fois c’est torrentiel. La plupart du temps, c’est la nuit. Et nous ne connaissons d'ailleurs peu d’expérience plus bénéfique pour un sommeil ronfleur qu’une pluie de fin du monde amazonienne.
Quand il pleut à Serena, ce n’est pas des gouttes de pluie qui coulent indépendamment l’une de l’autre à la recherche d’un petit coin de terre à abreuver. Quand il pleut, c’est comme si une cascade était attachée au ciel et qu’elle coulait directement sur nos têtes. C’est un mouvement coordonné, unifié de ce qui paraît être le rassemblement de la totalité de notre planète condensée. Ou presque... car ce qu’on nous explique c’est que le vent pousse énormément de son humidité depuis la côte brésilienne tout le long de l’amazone (3000 km !!), amassant sur son passage des milliers de parcelles de condensation, à chacune des respirations, de chacun des arbres de cet imposant poumon de la terre.
C'est d`ailleurs fascinant de voir combien de notre géologie de l'école secondaire nous revient en regardant le ciel de Serena quand il est ennuagé : il nous semble que toute la famille de nuage au complet, les stratus-nimbus-cumulo-stratus… même ceux qui ont tendances à se chicaner avec les autres; ils sont là à prendre du soleil sur la grande plage bleu de l’Amazone. Ils sont la, des heures durant, accrochés sur le ciel à observer la terre, sans pleuvoir une seule goutte.
Le nuage de l’atlantique brésilien aura voyagé, il est lourd, fatigué et voilà qu’enfin on lui permet de se libérer complètement de sa charge, de s’évaporer de l’univers. Tout à coup, comme par magie, il disparaît du ciel, il s'évapore comme par magie, sans la moindre trace.
…
Mais voilà que sans prévenir, au milieu d’une nuit qui avait commencé sans le moindre nuage, noyée par les étoiles, sans même l’indice d’un coup de tonnerre, voilà qu’en un éclat torrentiel, tombe sur nous l’Amazone toute entière. Tour de magie du ciel ou simple aller-retour de quelques heures à la rencontre des premières montagnes équatoriennes. On croit ce qu'on veut, ce qui suit est quand même miraculeux.
En tout cas, ça réveille un homme à chaque fois. Et peu à peu, on s’habitue au torrent, on s’habitue à dormir sous l’eau ; comme à l’abri de tous les dangers terriens, bien couvés à l’intérieur d’une bulle de pluie, d’une poche d'air au parois infiniment larges et protectrices. Notre petite maison se transforme en véritable sous-marin.
On se sent comme un rêve dans un oreiller, comme un homme dans un nuage.
Et puis, voila le tonnerre, qui ne vient qu’après l’eau, comme si le son du ciel en furie ne pouvait tout simplement pas égaler l'impatience de cette pluie, comme si le poids incomparable de l’eau qui DOIT tomber n’offrait aucune chance à son compétiteur sonore.
Plusieurs minutes plus tard, une autre coup de tonnerre, cette fois-ci, c’est la montage face à nous qui subit la lourdeur de la pluie amazonienne. En un certain sens, ce sont les vagues salées de l’Atlantique qui, cognant sans cesse sur son flan, l'affaiblit peu a peu. La falaise semble prit par surprise à chaque fois alors qu'elle s'affaisse dans un terrible cri d'effroi. Nous le sommes aussi, surpris. Car parfois, la montagne ne s’écroule que plusieurs heures plus tard, en plein soleil.
La falaise n’est pourtant pas si haute et les morceaux qu’on lui dérobe sont ridiculement petits pour le bruit qui s’en suit.
C’est que la rivière dans laquelle les morceaux de falaise s’engouffrent est profonde, elle attend la bouche grande ouverte qu’on la nourrisse, qu’on l’engraisse. La Jatunyacu, comme tout ce qui est amazonien d’ailleurs, est avare, féroce, agressive. Il n’y a pas d’autre moyen de survivre ici. Il faut prendre sa place et parfois, prendre celle des autres.
| marée haute |
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| marée basse |
Jatunyacu donc, n’en a pas assez de monter avec la pluie, d’escalader les falaises; il lui faut aussi s’élargir en avançant les bras ouverts, ses longues griffes écartelées au delà de ses berges; il lui faut écorcher les rebord de montages, inonder les rivages et arrondir le paysage.
Tellement Jatunyacu est avare qu’elle remonte chez nous aussi, avec une aisance particulière d'ailleurs par le canal qui rejoint notre étang. Et quand il pleut assez, presque assez pour en noyer un poisson, ces jours là, ça déborde jusque dans l’étang et ça nous ramène des spécimens à branchies gratuits de la rivière. Parfois, certains des nôtres se risquent dans l’autre sens aussi… mais ça arrive beaucoup moins depuis leur rencontre avec Soa.
| à l'état normal |
| Débordement! |
Notre rivière Jatunyacu est spéciale, vous l’aurez compris, mais il y a plus que ses longueurs et largeurs qui nous émerveille.
Voyez vous, directement en face de la ferme, il y a la rencontre de deux rivières; l’une, la Ila, vient des collines avoisinantes, l’autre, la Mulatos des montagnes autour du volcan Cotopaxi. La première s’approvisionnent des pluies voyageuses de l’Atlantique, l’autre, de celles des sommets enneigés équatoriens. Juste avant de se lancer dans la Ila, la Mulatos hésite un moment et souvent, prend même le temps de fumer un coup, comme pour évacuer un peu de fraîcheur avant de plonger dans les chaleurs (en contraste) de sa comparse amazonienne.
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| Ila; plus haut |
Puis, les deux flirtent encore une centaine de mètres avant de se mélanger pour de vrai dans un étrange tourbillon d’amour (ici, le courant va vraiment à contre-sens!). De cette union, naît notre Jatunyacu. Quand on se baigne un peu plus haut, avant la rencontre des deux cousines, la différence de température est flagrante (parce qu’Ila la chaude arrive de notre coté de rive).
Tout est donc toujours en mouvement ici, pas seulement la rivière et le ciel; la terre aussi. Nos belles routes neuves, nos ponts tout frais, gracieuseté du gouvernement actuel, déjà craquent. On se croirait dans un perpétuel printemps québécois.
On aime bien s'imaginer que c'est la combinaison de tout cet environnement en mouvement qui pousse la terre à droite et à gauche. Un autre rappel que l'homme et ses constructions ne sont pas bienvenues ici. Que rien n'est arrêté, fixe ou même enraciné.
Même nos arbres avancent depuis leur centre. Le tronc de ces mastodontes s'ouvre en effet vers l'extérieur à une vitesse de survie. Il ne faudrait surtout pas qu'un autre monstre feuillu empiète sur son territoire. Car si le ciel est infini, du point de vue des arbres, la terre elle, rétrécie.
Mais n`allez pas croire que les arbres ne prennent que du large, ils prennent du long aussi! Car s`ils se battent au sol, tronc et racine, pour leur mètre carré de terre, ils doivent aussi manger le plus de ciel possible afin de croquer autant de cette délicieuse et rayonnante pomme, aussi ronde qu’un soleil, qu'ils ne peuvent en avaler. Tout ce qui ne peut se battre pour une de ces engorgée de lumière solaire est condamné à mourir dans l`ombre des vainqueurs (littéralement) ou à se transformer en créature d'une nuit infinie.
Et donc, tout est ici maître sur nous, spécialement l'humidité qui, si soutenable à l'homme, cherche à dévorer absolument tout ce que ce dernier créé. On doit donc gérer vêtements, livres, appareils électroniques en les enfouissant dans de nombreuses boites en plastique. Pour certains, ceci est un argument sur les multiples utilités du plastique. Pour nous, c'est un rappel constant du catastrophique effet de l'homme sur la nature.
Irons-nous jusqu'à plastifier les arbres?
La pourriture de toute matière organique est un des aspects difficile de notre vie d'êtres humains aux abords de la forêt amazonienne. On s'étonne moins d'apprendre que les autochtones des profondeurs de ce gouffre forestier ne porte que des vêtements faits de ce qui les entourent (s'ils ne sont pas nus) et ne construisent rien qui n'est pas en communion avec leur environnement immédiat.
Mais si l’humidité ici peut-être lourde de chaleur et parfois même d'odeur... on ne peut dire qu'il fait toujours chaud à Serena. Même que parfois, ça frise le point de congélation (Ce qui est assez ironique parce que Soa, c'est plutôt quand il fait chaud qu`elle frise…mais revenons à nos moutons (ceux-là, ils frisent dans tous les climats))!
Il est vrai que nous sommes habitués aux 35 degrés centigrades, or, étant bien entourés par le vert multicolore de la grande famille des arbres, tout en étant loin du goudron, notre 35 degrés est très supportable. La preuve : Soa s'en plaint rarement.
En contraste, les nuits et les journées pluvieuses peuvent être plutôt fraîches à Serena. Dans ces cas là, il nous arrive en effet de flirter autour des vingt degrés, parfois même de plonger un degré ou deux en dessous. Alors là, quand une telle chose se produit, on crie au scandale parce qu'il fait pour nous, québécois, moins vingt dans l`Amazone! Vous remarquez en effet qu'il n'y a qu'un petit mot insignifiant entre «moins vingt» et «moins de vingt».
Tout ça pour dire qu'on se les gèle...mais seulement parfois. Et quand ça arrive, on fait un feu et on grille du cacao ou bien on dort (la nuit). Ce n'est pas si mal apres tout.
Tout cela est donc autant fascinant que terrifiant pour nous deux. Ce qui rend notre vie d'autant plus intéressante. Nous sommes constamment à la limite de émerveillement et de l'attente du danger. Serena c'est épatant!







